Le mythe du "Plateau de Châtillon"

Le mythe du "Plateau de Châtillon" est un recueil écrit par Bernard Louis Lallement entre 1969 et 2018. Ce recueil comporte 714.051caractères (espaces compris).

PRESENTATION :

D’emblée, ce recueil contenu dans un classeur aux anneaux rouillés m’est apparu comme une œuvre tronquée par un arrêt brutal de sa réalisation. Chef d’œuvre de la géométrie descriptive ou épure parfaite due à l’ablation du temps, Le mythe du « Plateau de Châtillon », jaillirait au levant comme une montagne jeune au profil érodé. « C’est ainsi et pas autrement » me semblait dire cet auteur inconnu à travers ces pages retrouvées sur une île déserte par des marins, à proximité d’un squelette de sexe mâle.

D’un lieu, en un temps donné, l’auteur parle. Il est question du sol élargi sur lequel il a pris appui pour la première fois, en 1952, qu’il a quitté définitivement en 1977 et qu’il a ensuite rêvé, cherché à travers toutes sortes de représentations métaphoriques ou par l’étude systématique (ou plutôt intuitive) de toute la documentation qu’il pouvait trouver le concernant. Au point de s’identifier totalement avec ce site « qui existe et qui n’existe pas », le « Plateau de Châtillon », près de Paris. Il semble que l’auteur l’ait représenté par des images, des dessins, des photographies, très tôt. Mais ces documents ne nous sont pas parvenus. Le classeur ne contenait que des pages de texte, dont le premier est daté de 1969 et le dernier, très précisément à la date du 3 décembre 2017. Présentés sous le titre « Le mythe du « Plateau de Châtillon », ces textes (datés) furent retrouvés classés chronologiquement dans le classeur.

Folcus Grabbe,

Vice-Président de la Commission des états du Réel.

(6 décembre 2017.)

UN EXTRAIT DU TEXTE:

[Texte 81.49]

 

Prise de conscience de l’importance de l’aviation par François Biret. 

Pourquoi revenir à ces lieux interdits ? En ce dimanche matin, la route avait été dégagée. Un Breguet Atlantic s’était posé sur ce tarmac improvisé et avait roulé jusqu’à la place de la Division Leclerc. Il s’était arrêté juste au centre. On aurait dit que l’ovale de cet espace vide avait été conçu pour accueillir ce bel oiseau bleu et gris. Le silence. Gros Léon se serait approché, mais serait resté à distance. « Pourquoi n’ouvrent-ils pas ? » Mais ce n’était qu’une image, qu’il tenait entre ses mains. « Les avions, à Villacoublay… » Nostalgie infinie d’être toujours attaché à ce piédestal. « S’envoler vers le couchant… » Le ciel ruminait, crénelé par les châteaux d’eau de la Compagnie des Eaux et le dôme de la chapelle Hunebelle. Il bavait calmement. C’était surtout le soir, en fin de journée, que l’on prenait conscience de la présence de « ce qu’il y avait au-dessus ». Il avait une drôle de façon de s’affirmer, le ciel. Un façon de rager en silence. Il était là comme une pierre. Il était sous la main. Il mangeait le silence. L’avion qui passait le soir le rappelait à notre conscience, longuement. Il donnait l’espace, jusque-là caché. Les couleurs n’avaient pas le même apparat. Cela se respirait. Le temps se nappait d’une odeur. Les ombres grésillaient. Ce n’était pas immense, finalement. On le recueillait comme une obole, sur cette place. Il montait de la perspective tirée vers le Petit Clamart. Le ciel avait une façon d’être là qui se laissait désirer. Il frottait, il frôlait, il adhérait sans adhérer au sol. En vérité, il donnait l’impression d’avoir été rapporté, collé, à ce Plateau. Il ne s’immisçait pas entre les brins d’herbe, comme ailleurs. Dans les poils du chat, il rebondissait, refusant de s’incruster. Il se voulait étranger. Le ciel du Plateau appartenait à autre chose. Au volume intérieur d’un tunnel acoustique, par exemple. C’était une délégation d’un espace intérieur. Un ciel de complaisance, juste prêté, le temps d’une réparation du vrai véhicule céleste… Il n’était pas là où il aurait dû être. Heureusement que le temps le balayait en permanence. Sa fixité eût été insupportable, brûlante comme une lampe de projection. Il s’agissait de cinéma sonore. C’était du ciel qui appelait des deux mains, disposées en coupe. Du ciel qui s’abreuvait de notre pauvre réalité. Il nous tirait, il exerçait sur nous – au milieu de ce vaste espace désert, placés sur notre piédestal – un effet de succion. Nous devions résister à sa contre-pesanteur. Ce n’était pas un ciel ordinaire, banal, c’était un aspirateur. Une soufflerie invisible. Le ciel, le vent et le temps menaient un drôle de sabbat sur ce Plateau. Il valait mieux ne pas lever le bras en l’air. Les yeux s’abîmaient dès qu’on levait la tête. Un ciel de quincaillerie, le dessous d’un tas de sable, une nappe qui bat au vent, on cherchait une image, une comparaison pour décrire ce que l’on ressentait. Mais on n’y arrivait pas. Cela nous possédait et nous dépassait, jour après jour. Il n’était pas tout à fait certain que cela faisait la liaison, avec les ciels des alentours. C’était une plaque particulière. On n’espérait rien, on subissait. Cela ne pesait pas, cela laissait une trace. Nous étions un papier de gravure sous une presse de plumes. « Villacoublay. Les avions passaient. »

 (4 octobre 2017.)